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Du rôle de l’ingénieur civil dans la prévention des catastrophes et de


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Sue ElWatan d'aujourd'hui

 

Le dramatique effondrement d’une tribune du stade du 5 juillet qui a coûté la vie à 2 jeunes supporters et les nombreuses catastrophes qui ont endeuillé l’Algérie au cours de ces 30 dernières années mettent au-devant de la scène le rôle de l’ingénierie civile dans le contrôle de la conformité des infrastructures publiques et privées et la prévention de ces catastrophes. Elle révèle aussi les effets dévastateurs de la marginalisation de ce métier dans la maîtrise d’œuvre, souvent confiée par méconnaissance ou sciemment à des bureaux d’études en architecture dont ce n’est pas tout à fait le rôle.  

L’art de la construction requiert de multiples compétences et fait appel à de  nombreux intervenants dans la conception, la réalisation et le contrôle de la qualité du bâti et des infrastructures. En Algérie, la maîtrise d’œuvre est souvent confiée par méconnaissance ou par réflexe pavlovien en exclusivité aux bureaux d’études en architecture. Il suffit ensuite que survienne une catastrophe – un effondrement pour cause de séisme ou autres aléas de l’homme et de la nature – pour que nos responsables se souviennent de l’existence de bureaux d’études en ingénierie civile qui, auparavant étaient exclus de la maîtrise d’œuvre. Pourquoi solliciter l’expertise d’un ingénieur en génie civil après une catastrophe ? Pour la simple raison que c’est lui qui peut juger de la qualité d’une construction ou d’une bâtisse et, à travers un rapport, dire ce qui s’est passé et pourquoi les gradins du stade du 5 juillet on cédé sous le poids des supporters, tuant deux d’entre eux, et comment la qualité du ferraillage ou du béton des immeubles de Boumerdès ont cédé immédiatement sous la violence du tremblement de terre.

Une anomalie à corriger en urgence

Pourtant, la loi algérienne régissant la maîtrise d’ouvrages publics est claire à ce sujet : «la maîtrise d’œuvre a pour objet d’apporter une réponse architecturale, technique et économique à un programme défini par le maître d’ouvrage». Dans le cas où un projet présente une certaine complexité, l’ingénierie civile peut prendre en charge une maîtrise d’œuvre partielle pour apporter des solutions aux aspects techniques et économiques. Cette tâche incombe donc à l’ingénieur civil et non à l’architecte qui conçoit une partie de l’ouvrage. L’erreur qui se répète le plus souvent en Algérie est que le maître de l’ouvrage, c’est-à-dire le commanditaire du projet, fait rarement appel aux bureaux d’études en ingénierie civile, préférant généralement les bureaux d’études en architecture, dont ce n’est pas le cœur de métier.

Cette exclusion apparaît souvent dans les concours ou appels d’offres relatifs à la maîtrise d’œuvre, où les bureaux spécialisés en ingénierie civile sont systématiquement écartés, toujours au profit des bureaux d’architecture. Ces derniers sous-traitent ensuite la partie génie civil à des bureaux d’ingeniering  pour des montants scandaleusement sous-évalués. A titre d’illustration, lors de la présentation d’un ouvrage ou d’un projet d’infrastructure publique, c’est souvent le nom de l’architecte (ou du bureau d’études en architecture) qui l’a conçu qui est cité ou mis en avant. Par contre, le ou les ingénieurs qui sont intervenus dans la conception ne sont pratiquement jamais cités, alors que leur rôle est essentiel dans le projet.

En quoi consiste le travail de l’ingénieur civil ?

L’objet de cette contribution n’est pas de faire un procès d’intention à mes confrères architectes et bureaux d’études en architecture. Au contraire, ce sont ces derniers qui donnent une première vie à un projet urbanistique et en façonnent les contours. Il s’agit simplement de faire, de manière objective, la part des choses et définir le rôle de chacun des intervenants. Dans un projet d’infrastructure, les aspects structurels, climatiques, énergétiques, sécuritaires et environnementaux doivent être abordés dès le premier coup de crayon et développés tout au long du projet jusqu’à sa livraison, d’autant plus qu’actuellement la complexité des équipements techniques et des matériaux ne cesse de s’accroître. Et c’est l’ingénieur qui prend en charge ces aspects.

Pour définir plus précisément le rôle de l’ingénieur civil, il convient d’en préciser les missions et prestations :
- études de faisabilité et de rentabilité ;
- études des risques techniques et financiers.
- concevoir l’ouvrage à réaliser :
• management du projet ;
• études préliminaires ;
• études de conception ;
• projet d’exécution.
- Faire réaliser l’ouvrage :
• sélection des entreprises ;
• supervision des travaux, gestion administrative des marchés ;
• planification des travaux et ordonnancement des tâches.
- Contrôler la réalisation de l’ouvrage :
• conformité de la réalisation par rapport à la conception ;
• respect des coûts, des délais et de la qualité ;
• maîtrise des risques divers.  
-  Assister le maître d’ouvrage pour :
• la réception des ouvrages ;
• la formation du personnel d’exploitation de l’ouvrage ;
• les essais et les mises en service ;
• la préparation de la maintenance et de l’exploitation du bâtiment.

Cette liste n’est, bien sûr, pas exhaustive mais couvre une grande partie des interventions possibles de l’ingénierie civile dont on peut noter le caractère pluridisciplinaire et la primauté des études. Un projet bien étudié et correctement suivi par un ingénieur civil présente les avantages d’une meilleure qualité de la bâtisse, condition sine qua non de la prévention contre les risques sismiques ou d’effondrement de ses structures. Une bonne étude présente aussi l’avantage de réduire les coûts des construction à travers une meilleure rationalisation des matériaux, de la main-d’œuvre et des délais.          

Comment se présente la situation des ingénieurs civils en Algérie ?

Dans un pays comme l’Algérie, classé parmi les plus exposés aux risques sismiques et aux catastrophes naturelles provoquées par les bouleversements climatiques à l’échelle planétaire, il était strictement convenu, particulièrement au lendemain du tremblement de terre ravageur de 2003 à Boumerdès, de l’implication indiscutable de l’ingénieur civil, toutes spécialités confondues, dans la maîtrise d’œuvre des constructions, des plus anodines aux plus complexes. L’intervention des ingénieurs civils doit couvrir les études sismologiques des zones, le sol, le système de fondations, la faisabilité et la stabilité des ouvrages vis-à-vis des chocs sismiques, climatiques, etc.

Dix années après cette catastrophe et plus de 30 ans après celle d’El Asnam, les maîtres d’ouvrages publics et commanditaires de grands projets d’infrastructures continuent de faire appel exclusivement aux bureaux d’études en architecture pour effectuer cette tâche. Pour les grands projets financés par l’Etat, il est même souvent fait appel à des bureaux d’études étrangers. Ces derniers, à leur tour, sous-traitent la quasi-totalité de leur plan de charge auprès des ingénieurs et architectes algériens, ce qui en soi est une reconnaissance de leurs compétences, mais en contrepartie d’honoraires insignifiants comparés aux factures astronomiques présentées à l’Etat et réglées à coups de devises sonnantes et trébuchantes.

Absence de statut

Aujourd’hui, ce sont des dizaines de milliers d’ingénieurs civils formés par l’Etat dans les grandes écoles et instituts spécialisés du pays qui sont mis sur la touche car ils ne trouvent pas de travail ou de plan de charge conséquent. Pour les plus chanceux d’entre eux et par résignation, ils sont forcés à chercher un travail au sein de l’administration et dans les collectivités pour assurer un revenu à leurs familles. Le ministère de l’habitat et de l’urbanisme a certes fourni de gros efforts en délivrant des agréments à des bureaux d’ingénierie civile exerçant dans la profession libérale. Par cette initiative, il compte énormément sur les ingénieurs civils pour inculquer et introduire les nouvelles techniques de construction qui permettent d’uniformiser les constructions et d’adapter leurs comportements aux multiples risques de la nature tout en réduisant leurs coûts.

Mais en dépit de l’existence de textes de loi clairs, il existe une mauvaise interprétation de la part des maîtres d’ouvrages, qui se traduit sur le terrain par l’octroi de la maîtrise d’œuvre aux seuls bureaux d’architectes, laissant sur le carreau et sans plan de charge les bureaux d’ingénierie civile.

Des conséquences dramatiques sur le bâti et les vies humaines

Les conséquences de cette marginalisation des bureaux d’ingénierie civile de la maîtrise d’œuvre se traduisent chaque année par des catastrophes, à l’image de celle du stade du 5 juillet et des précédentes catastrophes qui ont coûté la vie à des milliers d’algériens au cours des trois décennies écoulées à cause de la mauvaise qualité du bâti et de la détérioration avancée du tissus urbain national. Devant l’ampleur des programmes d’infrastructures lancées par le gouvernement depuis des années visant à construire des millions de logements et des infrastructures de base telles que les hôpitaux, les écoles, etc., il est urgent de réhabiliter l’ingénieur civil dans sa mission de garantir une bonne qualité du patrimoine bâti national, préalable essentiel à la prévention contre les effets ravageurs des catastrophes naturelles. Cette réhabilitation ne peut intervenir qu’à travers une implication directe, par les maîtres d’ouvrages et ordonnateurs, des bureaux d’ingénierie civile dans la maîtrise d’œuvr-e.

Mounir Azzoun : expert-ingénieur en bâtiment, diplômé de l’Inforba Délégué régional de l’Organisation algérienne des ingénieurs en construction et environnement

 

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